La crise intérieure

Introduction : une vue par la fenêtre

Les rues sont vides avec le retour du printemps. Le dude dans son VUS fait des U-turn sur un feu rouge à l’intersection. Une game de football se joue au milieu d’une rue passante à 4 heures de l’après-midi. La police passe 15 minutes plus tard, mais les joueurs-ses se sont déjà dispersé-e-s. Une majorité s’est cloîtrée en dedans.

La ville se remplit aussi. Lorsque je sors marcher le matin tôt ou tard le soir je rencontre des mouffettes et des ratons laveurs. Elles se promènent au milieu des rues. Les outardes se posent sur les berges habituellement bondées d’humain-e-s du fleuve, et transitent par les plans d’eau des parcs vides. La ligne d’horizon de l’autoroute est calme, peu de chars s’y promènent. La tranquillité prend place. Les oiseaux nidifient un peu partout. Les premières fleurs et les mauvaises herbes poussent et personne n’en fait l’entretient paysager. C’est beau. L’espace et la vie reprennent leurs droits innés le temps d’une pause.

Mes ami-e-s qui travaillent dans le système de santé sont déprimés. Certains voient leur clientèle en CHSLD se laisser mourir d’ennui quand ce n’est pas du virus. Les truckers, travailleurs agricoles et préposées aux bénéficiaires sont soudainement vus comme des « personnes importantes ». Tout le monde capote un peu sur l’effondrement économique et l’incertitude. Le besoin de socialiser et d’avoir des contacts humains chaleureux ronge chaque jour un peu plus.

La vie telle que structurée par le capital perd son sens. D’une part le mantra infantilisant et insignifiant du « tout va bien aller / on va revenir à la normale ». De l’autre l’évidence que le « normal » d’après ne sera pas plus intéressant que celui d’avant. Les optimistes espèrent une réorganisation égalitaire de la société et les pessimistes s’effacent le long des murs. Les autoritaires jubilent.

Bref, pour une première fois depuis 2012, j’ai l’impression que le pays entier partage mon expérience de déconnexion d’avec le réel qui a suivi la grève étudiante. Je m’en réjouis parfois. C’est bien lugubre de tirer plaisir d’un trauma infligé à autrui. Dans le chaos émotionnel qui a suivi cette expérience, j’ai appris à guérir des blessures quotidiennes. La situation actuelle me ramène à ces considérations pratico-pratique. Appeler les ami-e-s régulièrement pour prendre des nouvelles et s’assurer que tout le monde a de l’espace pour lâcher un peu de vapeur. Écrire chaque jour. M’occuper des chats. Travailler à des projets significatifs. La nature invisible et hasardeuse de la crise ramène à l’essentiel : les émotions, les situations difficiles, les engagements, le care mutuel. En même temps cette intangibilité de la peur et de la maladie pousse à essayer de comprendre comment c’est arrivé.

Chercher une réponse absolue ou transcendante est absurde : la maladie n’est pas une question. Ce que je propose à qui lira ce texte est une analyse, sur le vif, des paramètres dans lesquels « nous », le nous du vécu COVID, avons un pouvoir d’action sur la pandémie et la suite des choses. Je n’y traite pas particulièrement de la maladie. L’argument proposé est que la crise actuelle est politique, non-exceptionnelle. Le texte s’articule entre l’intérieur, le pouvoir d’action que chacun-e possède, et l’extérieur, les circonstances. Premièrement une analyse des conditions d’émergence de la pandémie. Puis définition du Biopouvoir comme moteur de la logique sécuritaire. Ensuite un survol des conséquences évidentes de la crise. Finalement, je propose mes opinions contre les lectures « transcendantes » ou absolues de la situation.

L’extérieur : la nature et ses jeux de hasard.

Les études scientifiques sur les origines de la supposée crise du COVID-19 sont assez unanimes. La dégradation des écosystèmes par l’humanité et leur interconnexion génère ponctuellement des pandémies. C’est au sein de cette matrice qui fragilise l’écologie de la planète, interconnectée et débalancée, que l’anthropocène1 et le capital imposent leur nature, celle d’une crise économique récurrente. Transposée à la vie en son ensemble, elle en accroît l’instabilité de jour en jour.

Ces études ne datent pas d’hier. Dès 2008, des scientifiques comme Kato Jones ont étudié jusqu’à 335 maladies importantes et dangereuses du 20ème siècle. 60% au moins se sont transmises aux humains à partir de populations animales.2

« these zoonotic diseases are linked to environmental change and human behaviour. The disruption of pristine forests driven by logging, mining, road building through remote places, rapid urbanisation and population growth is bringing people into closer contact with animal species they may never have been near before […]. »3

Des résumés d’articles scientifiques des années 2010 à 2015 font la synthèse du phénomène bien connu des valeurs de la biodiversité et de la santé environnementale comme barrière contre la propagation.

« A critical example is a developing model of infectious disease that shows that most epidemics — AIDS, Ebola, West Nile, SARS, Lyme disease and hundreds more that have occurred over the last several decades — don’t just happen. They are a result of things people do to nature. […] Teams of veterinarians and conservation biologists are in the midst of a global effort with medical doctors and epidemiologists to understand the “ecology of disease.” »4

Un organisme infectieux, sorti de son contexte dans lequel il joue un rôle balancé, devient un facteur de débalancement. Boucar Diouf, scientifique à ses heures, expliquait l’utilité des virus sur les ondes de Radio-Canada ; « Un virus c’est un ancêtre — on les retrouve beaucoup en milieu océanique. 10% de l’ADN humain vient des virus […] Dans le milieu marin, quand les ressources sont limitées, les virus s’attaquent à l’espèce qui est dominante qui s’approprie toutes les ressources »5. Des biologistes affiliés à l’Université de Montpellier faisaient récemment paraître des articles de vulgarisation sur le sujet, « Les hasards variables des émergences virales ». Parmi les facteurs d’émergence et de propagation des virus,

« On peut citer l’urbanisation, l’élevage intensif, la forte mobilité (en particulier de la main d’œuvre industrielle) et la dégradation des infrastructures de santé. […] Toutefois, à mesure que les politiques de santé publique et l’immunité des populations feront refluer l’épidémie, le rôle du hasard redeviendra clé. Ainsi, le temps avant l’extinction certaine de l’épidémie peut fluctuer énormément, mettant en jeu de nombreux processus, tel que l’hétérogénéité des populations »6

Cette hétérogénéité joue dans un premier temps un rôle protecteur : plus les virus rencontrent des hôtes potentiels différents (comme dans un écosystème diversifié), moins ils sont susceptibles de se développer.

« En règle générale, l’hétérogénéité, quelle que soit sa source (des hôtes, des réseaux de contacts, des infections), joue contre le risque d’émergence.

Dans ce cadre deux facteurs liés à la transmission sont déterminants. Ces facteurs jouent sur la propagation. Le premier est la variabilité du temps de génération, c’est-à-dire le temps moyen entre le début d’une infection et le début des infections secondaires qu’elle engendre. Plus ce temps de génération est variable, plus la probabilité d’extinction est élevée. »7

Par la suite, une fois le virus implanté dans une population hôte,

« L’hétérogénéité des contacts, que ce soit pour le transport international ou entre les individus a tendance à accélérer la propagation. Le terme de « contact » est utilisé ici de manière relativement opérationnelle et abstraite. On désigne ainsi toute voie de transmission du virus d’un hôte à un autre. Les variations du nombre de ces contacts entre personnes peuvent avoir plusieurs origines : distance parcourue dans la journée, nombre de personnes rencontrées, comportement (s’embrasser, serrer la main), biologique… »8

Plusieurs organismes de recherche, comme les Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), en France, penchent eux aussi sur cette piste pour expliquer l’origine de la crise actuelle. L’élevage intensif ou encore le braconnage9 sont montrés du doigt. Le H1N1 était originaire de méga-fermes d’élevage et le COVID pourrait l’être. Sur la liste des accusés figurent les tests laboratoires sur des animaux, l’agriculture de masse, les chauves-souris et le trafic de pangolins braconnés10. Quoi qu’il en soit, l’origine exacte de cette transmission a peu d’importance, à partir du moment où l’on comprend les dynamiques de propagation des maladies dans les écosystèmes.

Interconnexions : une « crise » du biopouvoir.

En quoi cette crise est elle différente? Le virus est moins dévastateur que la malaria, la variole, la polio, le choléra, la tuberculose, la syphilis, la grippe espagnole, la scarlatine, la rougeole, la peste noire et bubonique. Pour aucune de ces pandémies, qui ont parfois duré sur plus d’un siècle et décimé jusqu’à 30 ou 50% de la population européenne, n’avait-on « fermé l’économie ». La raison est plutôt simple : personne ne contrôlait la société et l’économie. Les classes sociales, autonomes, ont continué à fonctionner et à s’adapter. Tout le monde a fait, dans le chaos, ce qui semblait raisonnable.

Si d’un point de vue environnemental la crise était prévisible et que son taux de mortalité est relativement bas, pourquoi la réaction est-elle forte? C’est du côté de la gestion des risques qu’il faut chercher la réponse, dans la culture de la sécurité. Dans la peur intime de mourir et les réponses sociétales qui y sont données.

La « gestion du risque » des maladies n’existait pas avant le 20ème siècle. C’est une forme de pouvoir, le biopouvoir, qui date de la fin du 19ème. Les amateur-trice-s de Foucault se référeront à ses écrits pour définir le concept et ses liens avec le contrôle, les asiles et les prisons à partir du 18ème siècle11. Foucault décrit le biopouvoir comme celui de faire vivre et de laisser mourir qui apparaît avec l’État moderne. Le concept tire ses racines des liens longtemps négligés entre les substances, l’environnement, le savoir et les corps. Avant l’État moderne, contrôler les détails de la mort n’était pas une priorité : prier adéquatement pour son salut était un enjeu beaucoup plus criant. Les choses changent dès le 18ème.

Un objet de définition intéressant de la notion serait sans-doute deux des crises biopolitiques qui ont accompagné la formation des états européens modernes, soit la colonisation des Amériques et la chasse aux sorcières. Alors que les peuples autochtones vivaient l’extermination via la guerre bactériologique et physique, dans le but de les déraciner de leurs écosystèmes et de les rendre exploitables, les européens ont opéré un pillage systématique de la pharmacopée autochtone, dont la quinine12 pour se prémunir des maladies du « nouveau-monde ». Ces nouveaux outils de traitement des fièvres ont pavé la voie à l’apparition de la médecine contemporaine. Tout comme l’a fait le massacre des guérisseuses de « l’Europe » ancienne, sorcières, sages femmes, ramancheux et autres magiciens13. Les deux phénomènes sont contemporains. Sans la colonisation des savoirs autochtone, l’apparition des composantes de synthèse n’aurait pas été possible. 14 Pas de réduction du risque en médecine contemporaine, médecine qui a imposé son autorité en partenariat avec l’État et l’Église.

Le triomphe de cette logique rend possible la standardisation des corps biologiques. Le désir n’est pas nouveau, mais les motivations changent. Au lieu de massacrer au nom du salut des âmes, comme au Moyen-âge et au début de l’époque moderne, le pouvoir standardise les corps au nom d’idéologies scientifiques. Par exemple, lors de la crise du VIH/SIDA, les corps des personnes LGBTQ et des diversités avaient violemment étés projetés sur la scène comme boucs-émissaires des politiques publiques. Les corps des travailleuses du sexe ont longtemps été stigmatisés dans la transmission de la syphilis au lieu de parler du système des bordels, des classes sociales et du rôle colonial des armées. Les ouvrier-ère-s ont été pointés du doigt dans les crises de tuberculose car ils-elles subissaient les conditions de l’industrialisation. La diversité est sacrifiée par la modernité triomphante. Cette dernière préfère laisser mourir les corps qu’elle ne contrôle pas au lieu de tuer les corps dissidents. Quoique ce ne soit pas mutuellement exclusif. C’est là le cœur du pouvoir des filets sociaux.

Le rapport moderne au biopouvoir, celui de faire vivre et laisser mourir, règne maintenant. En opposition aux conceptions antiques du pouvoir de laisser vivre et faire mourir.

Gouverner, normaliser, réprimer.

Dès le 1er avril, et ce n’était pas une blague, plusieurs médias titrent que le « monde est confronté à sa pire crise depuis 1945 ».15 N’en déplaise aux millions de morts parfaitement évitables que l’économie, la guerre, les inégalités, les changements climatiques, la famine, la pollution, etc. causent chaque année. « We keep hearing that this is a war. Is it really? What helps to give the current crisis its wartime feel is the apparent absence of normal political argument ».16 L’argument : l’état manifeste encore une fois sa nature, celle du Léviathan 17.

« In a democracy we tend to think of politics as a contest between different parties for our support. We focus on the who and the what of political life: who is after our votes, what they are offering us, who stands to benefit. We see elections as the way to settle these arguments. But the bigger questions in any democracy are always about the how: how will governments exercise the extraordinary powers we give them? And how will we respond when they do? […]

As Hobbes knew, to exercise political rule is to have the power of life and death over citizens. The only reason we would possibly give anyone that power is because we believe it is the price we pay for our collective safety. But it also means that we are entrusting life-and-death decisions to people we cannot ultimately control. » 18

Dans ce contexte il existe un seul et grand risque : que les sujets décident de ne pas coopérer. Soit la coopération est forcée, soit la politique s’écroule sur elle-même. Pour rendre le dilemme acceptable les gouvernements maquillent leurs impératifs sous un vernis de « gros bon sens » paternaliste : Legault et ses ministres se comportent en « mononcles » bienveillants, qui ne toléreront pas la dissidence des corps et des esprits. « Enweye chez vous! »

« Under a lockdown, democracies reveal what they have in common with other political regimes: here too politics is ultimately about power and order. […]. It is not that democracies are nicer, kinder, gentler places. They may try to be, but in the end that doesn’t last. »19

En ce sens la réponse au COVID des démocraties s’accorde lentement avec celles des régimes autoritaires. Et la réaction de la population ne diffère pas : Legault bénéficie d’un taux d’approbation Nord-Coréen, de plus de 90%, malgré sa gestion douteuse.20 On vit une quarantaine à deux vitesse où les travailleur-se-s sont traité-e-s comme des soldats envoyés au front pendant que les classes dominantes se paient le luxe du télétravail.

« Rendu là, ce ne sont pas des anges gardiens, c’est de la chair à canon. Mais bon, quand on se compare à des pays qui font pires, on se console… de ne pas avoir encore totalement démoli notre service public. (Je dis encore, parce que surveillez bien les mesures d’austérité qui s’en viennent. « La crise nous a coûté cher. Il faut maintenant se serrer la ceinture », déclarera peut-être bientôt Legault, réélu majoritaire à vie.) […]. » 21

Un tour d’horizon rapide des mesures locales et à l’international permet de mieux comprendre que l’enjeu, partout autour du monde, est le même.

Dans la surveillance maniaque des parcs de la ville par le SPVQ22, l’explosion des cas de délation23, l’utilisation du Big Data24 dans la surveillance25, les appareils individuels et la surveillance publique26, les enjeux de sondages de gouvernance27, la suspension des droits collectifs, l’état d’urgence déclaré, les répressions policières qui ont suivi, il s’agit de maintenir cette capacité à gouverner.

Les hiérarchies s’appliquent à la gouvernance. Plus les corps sont non-conformes à l’idéal dominant, plus ils sont marginalisés. Les prisons sont des lieux négligés et le système carcéral impose de doubles peines aux corps criminalisés, majoritairement autochtones, racisés ou vieillissants.28 Le droit à l’avortement est réduit29. Les descentes policières (sans mandats) ciblent les punks, étudiants30 et autres marginaux habituels. Les itinérants sont touchés de façon disproportionnée. Le directeur de la santé publique a même déclaré que  « la monogamie est préférable ces temps-ci »… mentalité où le foyer doit correspondre à la famille traditionnelle. Une analyse a circulé sur les médias sociaux :

« Au Québec, les rassemblements de «deux ou plus» sont illégaux, mais le foyer fait exception à cette règle. Ainsi, les personnes qui vivent avec leur famille peuvent passer autant de temps qu’elles le souhaitent avec elle, mais les personnes qui choisissent de voir en personne des membres de leur famille, des partenaires, des amis ou des proches avec une approche de réduction des risques peuvent être criminalisées. […]

Les queers sont des précurseur·e·s en matière de réduction des risques. En raison de l’histoire du VIH et du sida, les queers savent comment vivre et aimer dans des moments comme celui-ci. Les queers savent qu’il faut réduire les risques tout en respectant nos cultures, nos joies et nos amours. » 31

Ce rôle accru de l’état policier ne va pas sans une certaine inquiétude, même auprès des secteurs de la société civile habituellement dociles.

« Des experts en criminologie et en droit n’adhèrent pas à la croyance populaire voulant que les citoyens se sentiront plus en sécurité si la police a le pouvoir d’imposer de lourdes amendes […] Ils soutiennent plutôt que les directives des autorités de la santé publique ne sont pas claires, et que la manière dont elles sont appliquées est contre-productive — en plus de faire oublier l’échec de l’État à mieux se préparer à cette grande pandémie. Par ailleurs, les lourdes amendes affectent de manière disproportionnée les plus démunis, les personnes racisées et les communautés marginalisées — qui peuvent en plus être victimes d’abus de pouvoir des policiers, voire de profilage. » 32

Big news. Aux États-Unis la mortalité sévit en plus grande proportion dans les communautés racisées. 33 Les prisons sont aussi un espace de vulnérabilité, et de nombreuses émeutes y éclatent durant la pandémie, de même que des initiatives réclamant un traitement sanitaire adéquat.34 Les mouvements sociaux réclamant une plus grande égalité et une gouvernance transparente sont victimes de la pandémie. Au Chili comme en Algérie, des mouvements sociaux forts et résilients ont été matés sous prétexte de l’état d’urgence ou de catastrophe.35 En France, au moins une ZAD est expulsée et brûlée par les autorités.36 L’espace autogéré défendait une réserve d’eau douce, une ferme bio (qui a elle aussi été incendiée par les autorités) et une zone de préservation naturelle contre la construction d’un port de plaisance pour les bourgeois.

Au-delà d’une attitude répressive globalisée, 2 axes majeurs se démarquent. Le premier est l’utilisation systématique du Big data. Dès le début de la pandémie, la Chine a mis à profit son expertise dans les technologies de surveillance pour collecter des informations sur ses citoyens et les organiser en banques de données (température corporelle prise à distance, mise en relation avec le nom de l’individu, sa famille et leurs déplacements, etc.). Ceci rend la traque des corps potentiellement déviants extrêmement efficace et dissipe toute illusion de vie privée.37 Ces technologies sont utilisées partout dans le monde, de Hong Kong38 à la Corée du Sud au Japon en passant par l’union Européenne39. Notamment, les connexions Bluetooth des appareils portables servent à traquer les données corporelles, sociales et géographiques. Les firmes de technologies

« […] are the long-term beneficiaries of this crisis; not just smaller firms like Zoom, but also the big players such as Google, Apple, Facebook and Paypal, and not just American companies, but also Chinese. […] We could also potentially see more government use of surveillance […] This is nothing new, it only compounds and accelerates forces that have been at play for many years. Moving forward, it will affect not just our ability to hide from the camera, but also determine our socio-political rights. […]
Digital technology makes it possible to create subtle police states whereby state control is not as obvious as it might have been as citizens might voluntarily offer private data in hope the state can provide security. »40

Ce besoin de sécurité passe d’ores et déjà par le secteur privé : de plus en plus de compagnies sont responsable du développement technologique des états.41

Le second est un usage généralisé de l’armée et de la police. Certains régimes sont moins subtils que d’autres. L’Inde donne les pleins pouvoirs aux corps de police. De nombreux articles déplorent la crise des droits humains que cette répression engendre auprès des populations de travailleurs migrants du « Sud global » et des personnes précaires en général42, notamment en Afrique du Sud, Rwanda, Zimbabwe et aux Philippines, des états autoritaires. En Israël la situation est bien sûr prétexte à un apartheid durci.43 Elle engendre de sérieuses crises du pouvoir dans des régimes comme celui du Kenya. Le président y a même eu à s’excuser44; un enfant a été abattu par balle, plusieurs blessés graves… Ces situations engendrent rapidement un état « d’ingouvernabilité ».45 Par exemple, en Côte d’Ivoire, des manifestants ont détruit un centre de tests du COVID de peur que ce dernier ne serve à exposer les malades.46

Là où l’État a une confiance absolue en sa capacité de gérer, le COVID n’existe pas; la glorieuse république Nord Coréenne est le seul pays non-affecté.47 Blague à part, ce n’est qu’un exemple de comment le traitement de la « crise » fait miroir au pouvoir. Si ce dernier est déconnecté d’avec la réalité, la COVID n’a pas cours. Inversement, là où l’État est en faillite, des autorités « illégitimes » organisent les mesures de confinement. Dès le mois de mars, plusieurs gangs armés au Brésil ont pris sur eux d’imposer un couvre-feu en envoyant des menaces dans les boîtes aux lettres des Favelas.48

Les cas de la Suède et de la Belgique, qui font bande à part, montrent bien qu’une démocratie libérale peut choisir de ne pas réprimer outre mesure. La Belgique est une « démocratie en échec », avec 9 gouvernements provinciaux et un gouvernement central dysfonctionnel. Le système de santé y est en bon état. Le pays a très bien géré la crise par rapport à ses voisins, en faisant appel au flegme et à l’autodiscipline de la population.

« It also allowed people some time outdoors, which appears to have been more successful than in some countries which imposed a full lockdown. This could be partly because allowing people to go out and exercise or walk responsibly is not only good for their health, but also gives them the chance to let off some steam, enabling them to stick to the other restrictions with greater ease. » 49

En Suède le gouvernement a choisi de ne pas imposer de confinement complet et fait confiance à son système de santé, aux expert-e-s de santé publique et au bon sens de la population.50 La stratégie impose un stress considérable sur le système de santé et le pays connaît son lot de difficultés et de mortalité, mais rien de dramatiquement différent d’ailleurs. Sa gestion de la crise est toutefois durement critiquée à l’international, dans une rhétorique de normalisation de la répression de la part des autres états51.

La crise et l’écologie dominante

Tôt dans cette histoire (début avril), on constate : les observatoires d’émission des GES52 annoncent la plus grande diminution dans la pollution atmosphérique depuis la deuxième guerre mondiale. De l’ordre de 5%. La première depuis celle de la crise financière de 2008 (de 1.4%).53 En février 2020, ceci semblait encore impensable : le frein d’urgence de la machine capitaliste peut être tiré volontairement. Il serait alors assez facile de penser que cette crise du COVID, aux origines environnementales, recevra un traitement spécialement axé sur les défis écologiques.

Les partisan-e-s d’une réforme institutionnelle & verte des modes de production en profitent pour faire valoir leurs points de vue. 54 Si les autorités traitaient la crise environnementale avec le même sérieux les changements climatiques seraient vite maîtrisés. Le discours environnementaliste fait son chemin dans les médias avec le COVID. Des scientifiques et des environnementalistes répondent avec l’autorité habituelle. « La crise actuelle est l’occasion d’adopter une approche interdisciplinaire des enjeux de santé publique, affirme Hélène Carabin ».55 Diverses initiatives et organisations de « monitoring » de ces menaces potentielles se sont mises en place.56 Les autorités cherchent des solutions positives :

« Cela veut dire aussi repenser notre consommation alimentaire, ce qui ne pourra se faire qu’en réduisant les inégalités économiques afin d’assurer aux plus pauvres l’accès à une alimentation saine. Les services de santé publique y gagneront, car ils ne feront plus face à l’explosion des maladies non communicables, comme le diabète et l’obésité. Les résistances seront fortes de la part des grands groupes de l’agro-industrie, de la distribution et des transports. Mais notre santé et celle de la planète doivent passer avant la santé des marchés financiers »57

On fait la chasse aux défauts du capitalisme dans les médias habituellement complaisants-mais-critiques :

« Certaines éclosions ont vraiment été liées à une plus grande intensité de la chasse illégale, notamment pour la viande de singe » […]. Pourquoi les gens vendent des animaux sauvages dans les marchés, demande-t-elle ? Parce qu’il y a 800 millions de personnes qui vivent de l’insécurité alimentaire dans le monde. Cette réalité n’est pas la nôtre, mais nous touche quand même, dit Mme Aenishaenslin, qui estime que la pandémie actuelle doit être l’occasion de réfléchir à « notre responsabilité collective ». 58

Tsé, parce-que chasser des animaux sauvages pour vivre c’est ce que les pauvres désemparés font. Mais seulement pour se sortir des affres du marché-financier-méchant. Cette vision terriblement condescendante, coloniale et raciste du monde préside à l’analyse environnementale de la présente crise, qu’elle soit de gauche ou de droite. Cette vision de l’écologie dominante sabote toute chance de passer à une autre logique après la crise.

L’écologie dominante reproduit les inégalités et les oppressions : les corps migrants, marginalisés, criminalisés, racisés, etc., ne font pas partie des priorités face aux enjeux environnementaux. Les médias regorgent d’appels écolos-nationalistes à la consommation responsable et locale. Pendant ce temps la chasse à l’oie du printemps et la pêche au saumon du début de l’été se voient grandement compromises sur les territoires traditionnels non-cédés d’Amérique du Nord. La construction du Pipeline Coastal Gaslink se continue sur les territoires Unist’ot’en, Gidimt’en & Lihkts’amisyu, en dépit des actions politiques précédant la pandémie. Partout en Amérique du Nord, les populations autochtones sont d’ailleurs plus à risque de souffrir de la pandémie.59 Les migrant-e-s irrégulier-ère-s qui fuient les États-Unis, notamment par le chemin Roxam au Québec, sont renvoyés au Sud sans considération. Des travailleur-se-s saisonniers « étrangers » dont l’agriculture « locale » dépend, environ 16 000 risquent de manquer à l’appel ou d’être surexploité-e-s au Québec. Ces enjeux de colonisation et de déplacement des populations ne sont pas traités comme faisant partie de la crise environnementale par les autorités « vertes ». Le gouvernement annonce pourtant une aide financière de 100$ par semaine en plus des prestations fédérales pour convaincre les blancs au chômage d’aller faire du 60h semaine aux champs. La bonne blague, j’ai hâte de voir ça. La réalité c’est que les médecins spécialistes vont « prêter main forte » dans les CHSLD à 211$ de l’heure pendant que les marginalisé-e-s vont être mis-e-s de côté.

Relance verte ou pas de l’économie, la rupture entre le monde et ses habitant-e-s, dépossédé-e-s et aliéné-e-s par les conditions matérielles de leur existence, ne changera pas. De façon concertée, écolos corrompus, patrons, syndicats, la crew habituelle, préparent l’oppression de demain :

« Une quinzaine d’acteurs socio-économiques aux horizons divers (et parfois divergents) ont ainsi choisi de parler d’une même voix pour «nourrir la réflexion du gouvernement». On y retrouve Conseil du Patronat, FTQ, Fondation David Suzuki, urbanistes, écologistes, économistes, militants de l’habitation et de l’économie sociale, etc. […]
«Une alliance pour une économie verte, un développement durable et des mesures inclusives qui vont servir au plus grand nombre possible», décrit Yves-Thomas Dorval, président du Conseil du patronat ». […]
Pour peu, on croirait que le Conseil du patronat (et les autres signataires) viennent d’embrasser le programme intégral de Québec Solidaire. » 60

La droite propose, sans surprise, d’égorger des pauvres et la planète pour créer de la richesse après la crise.

« Les gouvernements vont chercher à stabiliser leurs économies nationales et à équilibrer leurs budgets respectifs en renforçant certains secteurs économiques dits « stratégiques » [Via] un plan de sauvetage de l’industrie pétrolière et gazière canadienne, ainsi qu’un projet de règlement qui permettrait d’éliminer les évaluations environnementales exigées pour les forages d’exploration pétrolière et gazière à l’est de Terre-Neuve. » 61

De façon tout aussi prévisible, la gauche demande d’inclure dans la marche triomphante du progrès un plus grand nombre. Notamment l’IRIS se positionne contre une démondialisation qui « signifie revenir à une forme de capitalisme néo-national, autoritaire et protectionniste ».62 L’IRIS prêche plutôt pour une reprise axée sur « la création, […] d’espaces et d’institutions alternatives décentralisées. Ces institutions pourront redonner aux communautés, au niveau local de la municipalité et dans les régions dévitalisées de la périphérie, les conditions de leur autonomie et de leur autogouvernement politique et économique ». Une pure fiction, basée sur une relecture du municipalisme libertaire de Bookchin.63 Quelles institutions décentralisées autonomes? Les municipalités noyautées par des familles riches locales, ou bien la section locale de l’UPA qui défend les gros agriculteurs? La crise provoque un repli sur soi chez certains gauchistes, c’en est pathétique.

Le repli sur le communautaire et une pratique de santé locale et forte semble se dégager dans les idées valorisées pour « l’après ».64 L’accent est mis sur l’autosuffisance en médicaments et équipements, l’arrêt de la mobilité des travailleur-se-s du système de santé et d’une utilisation accrue des technologies de dépistage.65 Pendant ce temps, et parfois dans des conditions extrêmes, les travailleur-se-s doivent gérer les cadavres, les traumas et les ratés. Plus les inégalités sont pesantes, plus l’écart de traitement s’accentue. On voit l’effet de cette disparité dans les CHSLD du Québec. Dans les morgues temporaires de New-York, les chômeurs-ses gèrent les matières fécales et le sang des cadavres parfois non-identifiés que le système public recrache.66

Une crise intérieure : deuil et biopolitique radicale?

« « Angoisses, dépressions, insomnies, troubles cognitifs, ça, on va en avoir », prédit le psychiatre Serge Hefez ».67 Une analyse plus pertinente pour aborder le sujet de l’après COVID est probablement celle du deuil. Elle apparaît relativement tôt dans la crise, dans des cercles qui n’ont rien de radicaux.68 La perte de la normalité, de la sécurité, de l’anticipation d’un futur, etc., sont identifiés par une légion de psys et de professionnels de la santé mentale.

Les étapes du deuil (déni : ça va bien aller, colère : pourquoi?!?!?, négociation : si je respecte la distanciation sociale ce sera correct, tristesse : shit c’est dur, résilience : ok, ça va faire mal. Et après?)69 assomment le temps de se faire passer les mesures gouvernementales. Tout comme elles neutralisent les mouvements sociaux après une vague de répression policière.

Les réponses fonctionnelles résident dans le laisser-aller, la compassion, la capacité à nommer et partager ses émotions, la rage et l’entraide. La particularité de la crise actuelle est que ce deuil semble maintenant quasi-planétaire. Heureusement une majorité d’humain-e-s gardera la tête sur les épaules et se concentrera sur la résilience à travers une pratique de stabilisation du quotidien.70 Comment ces stabilisations se transféreront dans le monde « d’après » est selon moi l’enjeu majeur.

C’est dans cette veine que plusieurs soi-disant radicaux vont se servir de ce prétexte, de ces sentiments et traumas, pour appeler à leur version de la révolution. Un certain « Monologue du virus » a beaucoup circulé à l’international, pseudo-écolo, pseudo oppositionnel avec le « système », parlant des virus au « nous »… Quelques points sont bien sûr parlants, qui dénoncent la destruction des mondes au profit du monde homogène, un classique discours de gauche -et de droite- radicale. Ce monologue reste une tirade moralisatrice s’adressant à un « vous » creux et vide.

« Vous ne vous prépareriez pas à mourir comme des mouches abandonnées dans l’eau de votre civilisation sucrée. Si vous n’aviez rendu vos milieux si vides, si transparents, si abstraits, croyez bien que je ne me déplacerais pas à la vitesse d’un aéronef. Je ne viens qu’exécuter la sanction que vous avez depuis longtemps prononcée contre vous-mêmes. » 71

Couplé à quelques dénonciations de l’impérialisme britannique et à des appels contre l’autoritarisme, le texte prétend éveiller à un dilemme criant entre « l’économie ou la vie », à une éthique du care mutuel contre la peur totalitaire. Le capitalisme s’accommode très bien des injonctions au care. L’opposition entre la nécessité de vivre et la destruction du monde ne date pas d’hier. À chaque tournant de l’histoire quelques révolutionnaires se réveillent un bon matin avec la vision « nouvelle » de vivre dans l’horreur d’une grande boucherie planétaire.

De l’autre côté de la radicalité, les néo-nazis et extrémistes-de-droite-écolos profitent de la situation pour grossir leurs rangs. Ces groupes sont à l’œuvre pour blâmer la crise sur le dos de la diversité humaine, du sentiment d’inclusion et d’une « régénération » de la nature :

« Self-righteously deeming it some sort of divine intervention, they imply that the massive loss of life and our collective grief over those lost lives are somehow worth it for the sake of the planet, or even necessary. This pandemic has helped to facilitate the development and worsening of trauma and grief in entire communities, and rhetoric that frames this as a blessing for those who deserve to live here and a penalty for those seen as unworthy is not only deeply insensitive, but dangerous. »72

Dans un délire où « les plus forts » s’adaptent, les fascistes présentent une multitude de lectures de la crise justifiant la répression, la démonstration de force et le repli sur une supposée communauté organique. 73 En choisissant une rhétorique mythique où les problèmes du colonialisme et de la destruction de la nature seraient réglés par un retour au terroir et à la localité, une porte est ouverte pour l’engouffrement de l’extrême droite vers le pouvoir. Ce nanan est repris à travers un grand nombre d’instances. Des délires naissent où une alliance entre Hydro-Québec et les fermes bio pourraient rendre la province indépendante en nourriture74. J’ai l’impression d’entendre une soutane qui prêche le retour à la terre des braves cultivateurs subventionnés par des bâtisseurs de barrages génocidaires d’autochtones avec une assemblée de libéraux qui applaudissent. Ça donne froid dans le dos.

Ces réponses mystiques à la non-question du COVID se nourrissent d’un sentiment bien réel. Des expériences traumatiques naissent un sens du recommencement. Le deuil crée une expérience collective qui change le monde pour en faire un « nous », diffus et complexe, comme celui qui suit l’histoire avec grand H. Le fascisme s’est enraciné dans le « nous » des tranchées d’après 1918, auprès des soldats laissés pour compte. Ils se sont réfugiés dans une interprétation politique de la masculinité et de la démonstration de force.

Partout où « nous » (le nous de l’expérience commune du COVID) irons, « nous » pourrons parler et ouvrir des espaces de vulnérabilité. La vulnérabilité partagée est le terreau fertile de la guérison et de la solidarité. Mais sa contrepartie est tout aussi vraie : les personnes qui vivront ce deuil comme une réclusion sur leurs pires sentiments, des relations abusives, des « powertrips », retourneront les projeter sur le monde. Avec un « nous » bien différent : celui des vertueux qui sont restés à la maison, qui ont lavé leur bout de trottoir, qui ont dénoncé leurs voisin-e-s. Qui ont eu raison. Dans cette logique, le pouvoir d’action demeure dans la capacité à se mobiliser sur les réseaux relationnels, familiaux, d’ami-e-s… mais surtout pour soi-même, afin de garder les idées claires. Et sans tomber dans le prosélytisme politique. Personne ne guérit d’un trauma en recevant de la propagande anarchiste par la tête. Mais la capacité d’entraide et d’écoute demeure salvatrice. À ce niveau, se détacher de ce « nous » constitue également une preuve de santé mentale. Le dialogue n’est pas une fusion avec les idées des voisin-e-s, c’est justement le processus d’échange dans la différence qui permet de guérir.

Les petits événements de l’oppression et de la terreur quotidienne, qui constituent les « races », les genres et les classes sociales, risquent d’être effacés au profit des idéologies et de leurs dogmes. C’est pourquoi la production d’un discours critique, individuel, axé sur l’analyse des enjeux de pouvoir quotidiens demeure essentielle. Plusieurs au sein de la gauche parlent de garder les critiques pour « après » afin de favoriser la cohésion sociale, de tout donner maintenant dans une éthique de la coopération communautaire. C’est une grave erreur. En plus de laisser le champ libre à la droite et aux prophètes du terroir, se retirer de la critique c’est contribuer à isoler chaque jour un peu plus ceux et celles qui sont exclu-e-s par leur différence. Chaque expression reposant sur les expériences personnelles, le vécu et la capacité à en guérir peut contribuer à lier des réalités. Effacer les oppressions et marginaliser les dissidences ne peut aider à surmonter les crises. De la même façon un appel à l’action aveugle est aliénant : si tu te claques un burn-out pour prouver que ton éthique est meilleure que celle du voisin, la seule gagnante c’est la gestionnaire de programme de l’organisme communautaire ou le flic du quartier. Ils-elles ont vu leur charge de travail diminuer. Les petites mains de l’oppression ne sont pas moins toxiques parce-que-pandémie.

Malgré les dangers d’une dérape plusieurs réactions sont encourageantes, enracinées dans le concret. Par exemple, en avril, près de 1/3 des ménages locataires américains n’ont pas payé leur loyer.75 Plusieurs scénarios de déconfinement vont exiger une sortie de la zone de confort pour la population privilégiée et une solidarité obligée, de même qu’une révision des habitudes.76 L’école à temps partiel, le télétravail, la priorisation des activités essentielles, une plus grande dépendance aux réseaux d’entraide… Sans être une bonne nouvelle en soit, le changement fera réfléchir et contribuera à relativiser la dépendance sociale envers le salariat, une condition du capitalisme.

L’interconnexion des écosystèmes fait apparaître des virus. Le réchauffement climatique est même en train de réveiller, dans le permafrost de toutes les régions gelées du globe, des bactéries et virus vieux de centaines de milliers d’années, dont nos anticorps ont oublié les recettes depuis belle lurette.77 D’un point de vue écosystémique, il n’y a pas d’avant ou d’après COVID, seulement un continuum de hasards qui se poursuit. La mystique et les grandes interprétations n’ont aucune réponse à apporter à ça. De même les appels à l’action extrême ou à la solidarité sans questionnement ne sont que les cris d’idéologues planifiant gagner du pouvoir. Dans ce contexte, le sable dans l’engrenage est de mise pour ceux et celles qui croient encore en la nécessité de faire dérailler l’écocide avant d’en mourir sans espoir de léguer un monde aux générations à venir.

Sans but précis, sans idéologie, sans « nous », en restant alerte face aux dangers bien réels d’une dérive totalitaire ou fasciste, il faut rendre la crise à ce qu’elle est, c’est-à-dire un dérapage de la logique de sécurité. Le biopouvoir moderne a permis une dépossession de la médecine populaire, un déracinement des remèdes ancrés dans l’écosystème. Remplacés par la logique de gestion des risques, ces derniers se sont multipliés. Devant l’ingérable, le Léviathan court maintenant un risque de faillite. Pour l’enrayer, il dit : laves-toi les mains, restes chez toi pis ferme ta gueule. L’hygiène n’a pas besoin d’un diplôme en médecine, tout comme les remèdes populaires. Ce ne sont pas les sorcières qui ont inventé les pandémies, ce sont les États. Et le silence est une arme quand bien utilisé.

Notes

1. Selon le Merriam-Webster : the period of time during which human activities have had an environmental impact on the Earth regarded as constituting a distinct geological age Most scientists agree that humans have had a hand in warming Earth’s climate since the industrial revolution—some even argue that we are living in a new geological epoch, dubbed the Anthropocene.

Pour le Larousse : Anthropocène désigne l’ère géologique actuelle qui se caractérise par des signes visibles de l’influence de l’être humain sur son environnement, notamment sur le climat et la biosphère. L’idée d’ère anthropocène est accréditée par certains scientifiques mais rejetée par d’autres.

2. John Vidal, « Destruction of habitat and loss of biodiversity are creating the perfect conditions for diseases like COVID-19 to emerge », Ensia, 17 mars 2020.

3. Idem.

4. Jim Robins, Ecology of Disease, New-York Times, 22 Juillet 2012.

5. Entrevue du 26 mars 2020, COVID-19 : à quoi servent les virus.

6. Samuel Alizon, Les hasards variables des émergences virales », La recherche, 23 mars 2020

7. Idem.

8. Idem.

9. Ahmed Kouaou, « La crise sanitaire est liée aux actions humaines, selon un écologiste », entrevue avec Serge Morand, sur Radio-Canada, 29 mars 2020.

10. Violet Law, « Coronavirus origin: Few leads, many theories in hunt for source », Aljazeera, 8 avril 2020

11. Notamment, Naissance de la clinique. Une archéologie du regard médical, Les Mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines, L’Archéologie du savoir, Histoire de la folie à l’Âge Classique et Surveiller et punir.

12. La quinquina, « (Cinchona officinalis) est un arbuste ou un petit arbre à feuillage persistant (ou sempervirent) de la famille des Rubiacées, originaire de l’Équateur. Il est exploité pour son écorce dont on tire la quinine, fébrifuge et antipaludéen naturel. », wikipedia, 2020-04-09

13. Barbara Ehrenreich and Deirdre English, Witches, Midwives, and Nurses, A History of Women Healers, 1973, The Feminist Press

14. Samir Boumediene, La colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750), Vaulx-en-Velin, Éditions des Mondes à faire, 2016

15. Agence France-Presse, relayée dans La Presse, 1 avril 2020.

16. David Runciman, « Coronavirus has not suspended politics – it has revealed the nature of power », The Guardian, 27 mars 2020

17. Le monstre Mythologique capable d’écraser tous les autres, représentant l’État selon Hobbes. Il représente la violence collective de l’État, qui empêche chaque « homme d’être un loup pour l’homme », dans un régime de peur de la répression centralisée.

18. David Runciman, « Coronavirus has not suspended politics – it has revealed the nature of power », The Guardian, 27 mars 2020

19. David Runciman, « Coronavirus has not suspended politics – it has revealed the nature of power », The Guardian, 27 mars 2020

20. Rapahëlle Corbeil, « Consensus sur la réponse québécoise à la crise : où est passé notre esprit critique? », Ricochet média, 24 mars.

21. Idem.

22. « Surveillance accrue au Mont Wright », Journal de Québec

23. Sylvia Galipeau, « Attention : Délation », La Presse, 1er avril 2020

24. Compilation des données de cellulaires, des réseaux sociaux, de géolocalisation, etc.

25. K. Benessaieh, T. Peloquin, « Traquer la pandémique grace aux cellulaires », La Presse, 31 mars 2020

26. « L’intelligence artificielle pour prédire les complications du coronavirus », Agence France Presse, 30 mars 2020.

27. « Sondage: les Canadiens dociles, mais irrités par les récalcitrants », La presse canadienne, 31 mars 2020

28. Pamela Palmater, « COVID-19 pandemic plan needed for Canada jails and prisons », APTN news, 23 mars 2020

29. Louis Gagné, « La crise sanitaire menace l’accès à l’avortement au Canada, selon des organismes », Radio-Canada, 31 mars 2020

30. Descentes policières sans mandats au Fatal, dans le quartier St-Henri à Montréal, notamment.

31. Traduction libre d’un texte lancé sur les médias sociaux par Clementine Morrigan, 08 avril 2020.

32. Guisepe Valiante, « Le nouveau rôle des policiers inquiète des experts », La presse, 15 avril.

33. Violet Law, « Coronavirus is disproportionately killing African Americans », Jihan Abdalla Aljazeera, 09 avril 2020, « Detroit especially vulnerable to COVID-19 due to poverty, health », Aljazeera, 03 avril 2020, Ivan Couronne, « La COVID-19 semble frapper démesurément les Noirs aux États-Unis », La presse, 07 avril 2020

34. En colombie, en Italie, en Argentine… au Québec/Canada, de nombreuses grèves de la faim sont entamées par des détenu-e-s, notamment dans les centres de détention des migrants, et de nombreuses lettres et demandes sont faites dans les prisons régulières pour que les autorités y prennent des mesures sanitaires adéquates. Lisa Marie-Gervais et Anabelle Caillou, « Coronavirus : des migrants détenus en grève de la faim », Le Devoir, 26 mars 2020.

35. Nicole Kramm, « The price of protesting in Chile », Aljazeera 25 mars 2020, Rami Allahoum, « Coronavirus tests Algeria’s protest movement », Aljazeera, 14 mars 2020.

36. Laurie Debove, « La ZAD de la Dune expulsée et brûlée en plein confinement, ses habitants rejetés dehors sans protection sanitaire », La relève, 09 avril 2020.

37. Shawn Yuan, « How China is using AI and big data to fight the coronavirus », Aljazeera, 1er mars 2020

38. Elisabeth Beattie, «We’re watching you: COVID-19 surveillance raises privacy fears », Aljazeera 03 avril 2020

39. News Agencies, « Bluetooth app to trace virus victims’ close contacts », 1er avril 2020.

40. Zaheena Rasheed,« Our lives after the coronavirus pandemic », Aljazeera News, 26 mars 2020.

41. Tracey Lindeman, Governments turn to tech in coronavirus fight – but at what cost?, Aljazeera News, 08 avril.

42. Kunal Puroith, « India COVID-19 lockdown means no food or work for rural poor », Aljazeera, 03 avril 2020

43. Reuthers News Agency, « Israel to use ‘anti-terror’ technology to counter coronavirus », 15 mars 2020

44. News Agencies, « Kenyan president apologises for police violence during curfew », 1er avril 2020, Duncan Moore, « Fury in Kenya over police brutality amid coronavirus curfew », Aljazeera 02 avril 2020.

45. Karsten Noko, « The problem with army enforced lockdowns in the time of COVID-19 : How do communities who feel targeted by state security believe that soldiers are now coming out to protect them? », Aljazeera, 02 avril 2020

46. Nicolas Haque, « As COVID-19 cases rise in Ivory Coast, Abidjan residents attack testing centre they say may expose them to the virus », Aljazeera, 08 avril 2020.

47. News Agencies, North Korea insists it is free of coronavirus, 02 avril 2020

48. Kairvy Grewal, « Brazilian gangsters impose curfew as President Bolsonaro calls coronavirus a ‘little flu’ : Threatening messages are being circulated in the slums of Rio de Janeiro by gangsters saying they will ‘teach people to respect’ an 8 pm shutdown », Daily Mail, 25 mars 2020.

49. Khaled Diab « How a ‘failed state’ managed to contain a coronavirus outbreak », Aljazeera, 14 avril 2020

50. Paul Rhys, « Military protocol in Swedish hospitals prepare for worst outbreak : The guidelines are helped by the Swedish welfare state. Paid sick leave and childcare help people to stay away from work », Aljazeera, 20 mars 2020

51. Reuters News Agency « Sweden’s liberal virus strategy questioned as death toll mounts », 06 avril 2020.

52. Gaz à Effets de Serre.

53. Global Carbon Project, cité dans Reuther News, « Virus could cause biggest emissions drop since World War II, But analysts warn this positive change could be short-lived if no structural changes occur ». 03 avril 2020.

54. Par exemple, 350.org, Fast Company, etc., prêchent pour une réponse collective rapide et décisive dès le mois de février 2020.

55. Jean-Thomas Léveillé, « Quand l’humain est l’artisan de son propre malheur », La presse, 22 mars 2020.

56. Ex. : EcoHealt ou Center for Infection and Immunity, au sein des universités américaines.

57. Ahmed Kouaou, « La crise sanitaire est liée aux actions humaines, selon un écologiste », entrevue avec Serge Morand, sur Radio-Canada, 29 mars 2020.

58. Jean-Thomas Léveillé, « Quand l’humain est l’artisan de son propre malheur », La presse, 22 mars 2020.

59. Jillian Kestler-D’Amours, Indigenous ‘at much greater risk’ amid coronavirus pandemic, Aljazeera, 20 Mar 2020

60. François Bourque, « On est pas obligés de jouer en culotte courte », Le Soleil, 15 avril 2020.

61. Emanuel Gay, Raphaël Langevin, « Quel retour à la normale souhaitons-nous? », IRIS 29 mars 2020

62. Éric Martin, « Comment réussir la démondialisation », IRIS, 07 avril 2020.

63. Idem. Pour Bookchin, lire notamment The Ecology of Freedom: The Emergence and Dissolution of Hierarchy, 1982

64. Geneviève McCready, Isabelle Forgues, « Lettre ouverte au premier ministre François Legault […] », 07 avril 2020

65. Zaheena Rasheed,« Our lives after the coronavirus pandemic », Aljazeera News, 26 mars 2020.

66. Arun Venugopal, « Dispatch From A Coronavirus Morgue Truck Worker: « They Write A Check For Your First Day, In Case You Don’t Come Back » », Gothamist, 16 avril 2020

67. Aurélie Mayembo, « Le coronavirus, nid à angoisse », Agence France Presse, 19 mars 2020.

68. Scott Berinato, « That Discomfort You’re Feeling is Grief », Harvard Business Review, 23 mars 2020

69. Idem.

70. Amelia Nierenberg, « The Quarantine Diaries : Around the world, the history of our present moment is taking shape in journal entries and drawings. », New York Times, 30 mars 2020. La chronique présente les journaux artistiques de collaborateur-trice-s du Times, qui gèrent à leur façon les douleurs engendrées par la réclusion sociale, les deuils de proches décédé-e-s, et met l’accent sur la capacité humaine à passer au travers de crises autrement plus graves que celle-ci.

71. Anonyme, « Monologue du Virus », Lundimatin, 21 mars 2020

72. Sherronda J Brown, « Humans are not the virus », Wear Your Voice Magazine, 27 mars 2020.

73. Idem.

74. Jean-Martin Fortier, « Et si Hydro-Québec et les petites fermes s’alliaient pour nourrir le Québec à l’année? », La Presse, 7 avril 2020

75. Will Parker, « No rent was paid in April by nearly a third of American renters, Wall Street Journal, 8 avril 2020

76. Romain Schué, « Quels sont les scénarios de déconfinement envisagés au Québec?, Radio Canada, 8 avril 2020

77. Jasmin Fox-Skelly, « There are diseases hidden in ice, and they are waking-up », BBC Earth, 2017.

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